L’innovation n'est plus une affaire de technologie, mais d'exécution
À mesure qu’elle accélère la capacité d’innovation des entreprises, l’IA change également les règles de la compétitivité. Pour Terence Mahier, Co-fondateur de la plateforme d’intelligence artificielle VirtualBrain, la différence ne se joue plus tant dans la technologie que dans la capacité à transformer rapidement une innovation en valeur métier.

Q : À l’ère de l’IA, l’innovation est-elle encore un avantage compétitif ou simplement un prérequis ?
Dans le monde du software, l’innovation consistait hier à construire une technologie suffisamment complexe pour créer une barrière à l’entrée, le fameux “moat”. Cela impliquait des années de R&D, des équipes d’ingénieurs très spécialisées, parfois des brevets.
Demain, cette même barrière qui nécessitait des investissements coûteux tombera du fait que l’IA accélère désormais une partie croissante de l’expérimentation. Et c’est quelque part une bonne nouvelle : les petites structures seront désormais en capacité de challenger de grands acteurs.
L’IA nous fait entrer dans un marché de vélocité. Puisque tout le monde a accès aux mêmes briques technologiques, l’innovation devient une commodité. Le véritable avantage compétitif réside désormais dans la capacité à transformer rapidement une innovation en usage concret. C’est exactement ce que nous faisons chez Virtual Brain : transformer la puissance de l’IA en cas d’usage « plug & play » pour les services professionnels.
Q : L’IA permet-elle encore de se différencier par l’innovation ou est-elle en train de la standardiser ?
Je ne pense pas que l’IA standardise l’innovation, l’humain reste pour l’instant à la baguette. En revanche, elle standardise et accélère considérablement le processus d’innovation, en réduisant drastiquement le coût de l’expérimentation.
Aujourd’hui, une équipe peut benchmarker un marché ou créer un prototype en quelques heures. Le coût de l’échec tend vers zéro.
Le vrai changement est là : les entreprises peuvent apprendre et itérer beaucoup plus vite. Et le temps humain libéré peut être réinvesti dans ce qui crée réellement de la valeur : comprendre les clients, expérimenter, créer de nouvelles offres.
Q : Comment définiriez-vous aujourd’hui une “innovation utile” en entreprise ?
Il y a un mantra qu’on nous répète souvent en entrepreneuriat : la vraie innovation, c’est celle qui transforme concrètement la vie de ceux à qui elle s’adresse. Cela paraît évident, mais j’ai appris à quel point il est facile de céder aux sirènes de la technologie lorsque j’ai créé ma première entreprise.
Nous avions développé une technologie très avancée de prédiction financière. Sur le papier, c’était brillant. Dans la réalité, personne n’était prêt à l’acheter, tout simplement parce que nous n’étions pas partis d’une problématique à résoudre. C’est un piège fréquent dans la deep tech : créer une innovation “vitrine”, impressionnante techniquement, mais sans véritable usage métier.
Une innovation utile est donc avant tout une innovation qui crée de la valeur et il y en a deux types. L’innovation incrémentale, qui consiste à optimiser un produit ou un service existant, et l’innovation de rupture, qui réinvente complètement une façon de faire.
Q : Beaucoup d’entreprises multiplient les POC IA sans réussir à passer à l’échelle. Qu’est-ce qui fait réellement la différence ?
Le succès d’un POC dépend avant tout des ambassadeurs humains. À cas d’usage égal, le résultat peut être radicalement différent selon les personnes qui portent le projet en interne. Il faut identifier des champions métier crédibles, motivés, capables d’embarquer les équipes.
Deuxième point fondamental : ce sont les cas d’usage qui doivent donner la direction, pas l’outil. Beaucoup d’entreprises commencent encore par choisir une plateforme avant d’identifier les problèmes à résoudre.
Enfin, la phase pilote est essentielle. Je recommande aux entreprises de travailler d’abord avec un petit groupe d’ambassadeurs pour stabiliser les cas d’usage et obtenir des résultats fiables. Ensuite seulement vient la phase d’adoption à grande échelle.
Q : Quelles sont les erreurs que vous observez le plus souvent dans les projets IA aujourd’hui ?
La plus fréquente est probablement cette obsession autour de “l’outil IA parfait”, comme s’il existait une solution universelle capable de tout faire. L’IA devient un nouvel operating system qui repose sur un écosystème d’outils spécialisés, certains pour la partie produit, d’autres pour le développement, le design/UX, le service client…
L’autre erreur très fréquente, c’est de croire qu’en deux lignes de prompt on va produire une étude de niveau McKinsey. Cela masque complètement la réalité du travail en entreprise : les méthodologies, les validations, les workflows, les contraintes humaines et organisationnelles.
Q : Si vous deviez définir un seul indicateur pour juger du succès d’un projet IA, lequel serait-il ?
Le ROI sur le temps passé. Il faut généralement combiner trois dimensions : le temps gagné, le volume produit et la qualité du résultat.
Un projet IA réussi, c’est quand toute une équipe peut dire : « Avant, nous passions cinq jours par mois sur ce sujet. Aujourd’hui, nous y passons une journée, tout en produisant davantage et avec une meilleure qualité ».
Le vrai sujet ensuite, c’est ce qu’on fait du temps libéré. Pour moi, l’IA n’a pas vocation à supprimer des emplois mais à permettre aux entreprises de réallouer ce temps vers des sujets à plus forte valeur : innovation, relation client, nouveaux services, accompagnement stratégique.
Q : Demain, l’innovation sera-t-elle encore profondément humaine ou de plus en plus confiée à des agents IA ?
L’AGI (Intelligence Artificielle Générale) porte une promesse fascinante : une intelligence quasi infinie à un coût marginal proche de zéro. Dans un tel contexte, l’humain pourrait théoriquement devenir un goulet d’étranglement : plus lent, plus coûteux, moins disponible que les agents.
Pour autant, je ne crois pas à une économie entièrement pilotée par des systèmes autonomes. Nous garderons volontairement l’humain dans la boucle, non seulement pour des raisons de contrôle, mais aussi parce que les relations humaines restent au cœur de la confiance.
La figure émergente qui me semble la plus crédible est celle du “manager d’agents”.
Le rôle du travailleur humain sera d’orchestrer une flotte d’agents IA à qui il délèguera une grande partie de l’exécution, tout en restant garant du sens et du jugement.
Aujourd’hui, l’humain utilise l’IA. Demain, l’IA sollicitera le jugement de l’humain.
Q : Quelle rupture majeure pourrait, selon vous, transformer le plus profondément les entreprises dans les prochaines années ?
J’aime beaucoup cette phrase de Warren Buffett : « C’est uniquement quand la marée se retire qu’on découvre qui se baignait sans maillot. »
Je pense que l’IA va jouer exactement ce rôle dans l’économie de l’information. Pendant des années, beaucoup d’acteurs ont créé de la valeur grâce à une simple couche d’intermédiation ou d’expérience utilisateur. Or l’IA est en train d’absorber progressivement certaines de ces couches.
Les entreprises qui survivront ne seront pas celles qui possèdent l’IA la plus spectaculaire, mais celles qui sauront transformer cette technologie en usages concrets, intégrés et réellement utiles. N’oubliez pas votre maillot de bain !